L’innovation financière au service du développement : les leçons tirées des bidonvilles indiens

Les subventions en faveur du développement des communautés locales en zones urbaines peuvent générer de nouvelles formes d’entrepreneuriat au sein des populations démunies. Cet article montre la manière par laquelle un réseau d’habitants de taudis en Inde a réussi à gérer, investir et renouveler ces subventions et d’autres financements, y compris ses propres épargnes, pour exploiter les ressources et les opportunités en vue d’un développement urbain inclusif.

Au cours d’une période de trois décennies, un réseau d’habitants de bidonvilles vivant dans des villes indiennes a reçu 19 millions d’USD et a transformé ce montant en programmes de développement d’une valeur totale d’environ 100 millions d’USD. Ces habitants ont réussi à fournir des logements à 86 000 familles, des installations d’assainissement à plus de 163 000 familles et des prêts de subsistance à près de 8 500 familles dans 70 villes.

Ce réseau, appellé Indian Alliance, est composé des organisations Society for the Promotion of Area Resource Centers (SPARC), National Slum Dwellers Federation (NSDF), et Mahila Milan.

La NSDF a été créé en 1975 pour lutter contre les expulsions des bidonvilles. Cette association a conclu un partenariat avec SPARC, une organisation non gouvernementale créée en 1984 pour travailler avec les femmes les plus démunies dans les villes, et Mahila Milan, un réseau de collectifs de femmes démunies créé en 1986.

Dans un récent rapport de recherche, nous expliquons la manière par laquelle l'Indian Alliance a appris à investir les ressources financières qu’elle reçoit des gouvernements et des donateurs, pour générer plus d’argent afin de moderniser les bidonvilles. Nous savons qu'il n'est pas simplement question du montant que vous recevez, mais de ce que vous en faites.

La puissance des réseaux

La priorité de l’Indian Alliance est la suivante : renforcer les capacités des communautés locales et accroître son réseau dans les villes. Nous le faisons en aidant les femmes démunies à faire des économies, et en dispensant des formations aux communautés afin qu’elles puissent collecter des données sur elles-mêmes, leurs familles, leurs habitats et leurs villes.

Ces processus sont les piliers de tout notre travail. Ils constituent d’importants investissements, qui nous permettent de générer des rendements et de nous assurer que les projets deviennent durables.

Nous visons à soutenir des projets pionniers. L’Indian Alliance a par exemple construit des toilettes communautaires à Mumbai et ses environs, ce qui a permis de desservir 750 000 personnes. Un ensemble de choix de conception imaginatifs fait par les communautés a permis de rendre l’accès à l’assainissement plus équitable, abordable et confortable pour des milieux urbains denses. Ces blocs sanitaires ont capté l’attention des organismes étatiques et ont permis de mettre un terme au stéréotype selon lequel les communautés pauvres sont de simples bénéficiaires.

Négociation avec l’État

Les projets pionniers nous permettent de capter l’attention de l’État lorsque les négociations normales n'aboutissent pas.  Nous avons constaté que si nous voulons de bonnes installations sanitaires, de l’eau potable ou des logements décents, nous devons montrer à l’État ce que nous voulons et lui prouver que nous pouvons contribuer à la réalisation du projet.

Nos projets pionniers montrent que les citadins démunis sont collectivement capables d’aider l'État à exécuter des programmes de logement et d’assainissement. Ils ont permis à l’Indian Alliance d’entamer des négociations plus efficaces et mieux élaborées entre les communautés et les organismes étatiques.

Plusieurs organismes publics reconnaissent la nécessité d’impliquer les résidents des bidonvilles et de collaborer sur des solutions qui produisent de bons résultats pour les résidents. Il n’est pas facile d’obtenir l’engagement profond des communautés, toutefois les gouvernements estiment que les projets sont difficiles à exécuter et à maintenir en l’absence de cet engagement.

L’Indian Alliance a conclu à ce jour un certain nombre de contrats avec l’État, qui nous rembourse tous les paiements effectués. Cependant, une base de remboursement signifie que – quelle que soit la taille des projets publics – les remboursements provenant du gouvernement prennent du temps. Parfois, les projets ne commencent à être rentables pour nous que plusieurs années après leur exécution.

Par conséquent, nous devons trouver des financements relais pour couvrir les coûts initiaux, ce qui a nécessité des compétences financières pointues.

Prendre de l’argent pour générer de l’argent            

Nous avons initialement reçu des subventions généreuses que nous avons utilisées pour couvrir nos coûts jusqu’à la réception des subventions de l’État. Cependant, après l’achèvement des projets, l’argent a été remboursé – parfois, avec intérêts.

Nous avons utilisé les profits générés pour mettre en place des fonds renouvelables. L’Indian Alliance effectue des prélèvements sur ce fonds renouvelable pour couvrir les coûts initiaux des nouveaux projets, qui sont également remboursés avec intérêts. Ainsi, une subvention est recyclée encore et encore à travers le fonds renouvelable, nous permettant ainsi de construire plus de logements et de toilettes que nous ne l’aurions fait en dépensant toute la subvention d’un seul coup.

Étant donné que notre organisation a grandi, il est devenu clair que nous ne pouvons plus dépendre uniquement des subventions. L’Indian Alliance a par conséquent commencé à emprunter auprès des banques pour couvrir les coûts initiaux. Il a fallu employer des approches novatrices pour rassurer les banques concernant le remboursement des prêts. Pour ce faire, nos donateurs ont contribué généreusement en délivrant des lettres de crédit et en fournissant des fonds de garantie. Même s’il est compliqué d’emprunter de l’argent, cela nous a permis de faire beaucoup plus et plus rapidement.

Nous avons également exécuté des projets de construction majeurs, où les développeurs immobiliers bénéficient de subventions financières et non financières en retour pour la fourniture de logements abordables. Les développeurs peuvent par exemple obtenir l'autorisation de construire un bloc d’appartements plus grand, à condition qu’ils garantissent qu’un certain nombre de ces appartements sera réservé à des résidents des bidonvilles.

Les leçons que nous avons apprises

Nous participons actuellement à des projets qui pourraient être exécutés par des entreprises de construction de taille moyenne. Par conséquent, nous avons noué des partenariats avec des entreprises de construction qui possèdent plus d’expérience et qui sont prêtes à prendre plus de risques.

L’Indian Alliance continue de se focaliser sur nos priorités : la participation communautaire et le renforcement des capacités. Mais grâce à nos expériences financières pionnières, nous sommes copropriétaires de projets de construction et partageons les retombées.

Nous possédons actuellement une gamme variée d’instruments de gestion financière et pouvons accéder à plusieurs flux de revenus. Plus que jamais, nous sommes capables d’atteindre les pauvres et d’influencer la politique urbaine. L’Indian Alliance continue d’innover à mesure que nous grandissons. Gardez un œil sur cet espace.

 

Auteurs:

Sheela Patel est fondatrice et directrice de SPARC. Elle est aussi présidente de Shack Dwellers International qui est un réseau transnational de fédérations communautaires présentes en Asie, en Afrique et en Amérique latine. 

Aseena Viccajee est actuellement directrice adjointe de SPARC. Elle fait partie de l’équipe qui a introduit les produits financiers novateurs décrits dans cet article.

Vinodkumar Rao travaille en tant que consultant à SPARC. Son rôle consiste également à documenter le travail de SPARC et de ses réseaux.