Revendiquer les espaces urbains : les femmes et les villes

Les femmes et les hommes utilisent les espaces urbains et ont accès aux villes de façon très différente. De ce fait, de plus en plus de recherches portent sur les interactions entre genre et espaces urbains. Le présent article passe en revue plusieurs études récentes sur le sujet et décrit la participation des femmes, bien que subversive, au sein des villes en tant que citoyennes « visibles ».

La recherche sur le genre et les espaces urbains s’articule autour de la polarité des espaces publics et des espaces privés. Cela signifie que tout espace se manifeste de façon physique, mais également qu’il présente des manifestations de codes sociaux qui définissent les différents usages de cet espace.

La problématique survient lorsque l’on se charge de mettre « une personne à sa place ». En faisant cela, l’espace public devient la propriété des hommes, y compris étrangers ou inconnus, qui peuvent s’y déplacer librement et en exclure toutes les personnes qu’ils le souhaitent. Les femmes sont alors consignées à des espaces privés et n’ont que peu ou pas de possibilité de prendre part aux débats publics. Elles ne sont par conséquent pas des citoyennes « visibles ». La philosophe politique Hannah Arendt a utilisé une dichotomie semblable pour analyser le fonctionnement de la Grèce antique.

À partir de plusieurs théories existantes, nous avons observé que la « place » des femmes est traditionnellement située dans les espaces privés et les foyers. Pour elles, dans la mesure où les espaces publics regorgent de dangers, comme celui d’être considérée comme un objet par le regard des hommes, ou encore l’exposition aux violences et à la criminalité, le fait de quitter la sphère domestique implique une transgression.

Influence sur les politiques

Dans les années 1970, les études urbaines se sont imprégnées des approches féministes, enrichissant ainsi le débat sur les droits de femmes vis-à-vis des espaces urbains au sens large. Cette nouvelle approche a permis, au moins de façon théorique, d’inclure les femmes dans le processus d’aménagement urbain.

À la suite du mouvement de libération des femmes des années 1970 et de l’intégration du genre dans les années 1990, l’adoption d’une « perspective de genre » a gagné en popularité dans les années 2000. Des organisations internationales ont également reconnu de façon formelle la relation étroite existante entre droits fondamentaux et espaces publics.

Ainsi, l’ONU-Femmes (Entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes) œuvre pour augmenter la sécurité des femmes en « créant des espaces publics sûrs ». De son côté, l’UNESCO fait la promotion de l’inclusion sociale des migrant.e.s en encourageant « l’inclusion par l’accès à l’espace public ». De la même manière, le Programme des Nations Unies pour les établissements humains a publié une résolution sur le développement urbain durable par l’accès à des espaces publics urbains de qualité.

Autre exemple, l’initiative mondiale « Villes sûres et Espaces publics sûrs » d’ONU-Femmes conçoit et met en œuvre des modèles visant à réduire et à prévenir les violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles dans les espaces publics. Concrètement, cela se traduit par l’amélioration de l’éclairage des rues, des feux de signalisation, ou encore par l’élargissement des trottoirs pour les poussettes et les fauteuils roulants, etc.

Dans chaque cas de figure, ces entités de l’ONU perçoivent l’espace public comme étant nécessaire pour atteindre les objectifs centraux de leurs agendas de développement en matière de droits humains.

La réalité du terrain

On constate un écart considérable entre la façon dont sont pensés les droits des citoyens durant la planification urbaine et les expériences directes et quotidiennes des citoyens marginalisés sur le terrain. Cela se vérifie tout particulièrement dans les pays possédant peu de ressources, qui écartent généralement toute considération du genre de leurs processus d’aménagement urbain.

De ce fait, dans les espaces publics, les femmes se fondent souvent dans la masse et se contentent d’être aussi « invisibles » que possible. À titre d’exemple, les femmes qui doivent aller chercher de l’eau pour leur foyer doivent affronter l’espace public pour satisfaire un besoin domestique. Au moment d’entrer dans l’espace public, les femmes deviennent des êtres anonymes qui ne font que traverser la ville. Dans ce cas de figure, le potentiel d’émancipation est limité, car le fait de sortir en se faufilant ne revient pas à revendiquer ses droits.

Manifester en public

Dans le monde entier, certains événements diminuent la pertinence de la dichotomie public contre privé. C’est notamment le cas des événements qui ont vu des femmes diriger des rassemblements dans des espaces publics urbains physiques de grande importance et souvent historiquement dominés par des hommes.

Dans la plupart des cas, des manifestations, souvent spontanées, démarrent par un besoin urgent de changement de la dynamique de pouvoir. Les rassemblements, sit-in et slogans visent tous à sensibiliser le public et à exprimer des désaccords concrets.

Tandis que les manifestations de femmes ne nécessitent pas d’espaces urbains spécifiques, certaines peuvent avoir des retombées sur le long terme en fonction du lieu choisi, tel que les espaces publics, sites historiques, et artères urbaines majeures. Nous pouvons citer pour exemple la place Tahrir au Caire, les marches pour les droits des femmes aux États-Unis, et Shaheen Bagh à New Delhi en Inde.

Globalement, ces manifestations avaient pour but de combattre une oppression. Or les points communs entre ces dernières sont les inégalités en matière d’accès à des espaces sûrs et l’absence du « droit à la ville », censé être garanti par les sanctions internationales et nationales. Dans le quartier de Shaheen Bagh à New Delhi, un certain nombre de femmes, avec ou sans voile, ont quitté leurs espaces privés ou domestiques pour venir occuper un espace public. En tant que sujets invisibles dans un contexte où la ville est un espace politique qui façonne la citoyenneté, ces femmes ont risqué leurs vies pour protester contre des lois et façonner leur propre appartenance à une nation.

Au-delà de la dichotomie public contre privé

En observant ces grandes manifestations de femmes, on constate que les espaces publics servent à exprimer des discours alternatifs et transgressifs. Ainsi, l’espace public permet de montrer un désaccord et un activisme politiques qui remettent en question les normes existantes concernant la mobilité et la visibilité des femmes. Les femmes se redéfinissent elles-mêmes, apportant par là même leurs expériences personnelles dans les sphères publique et politique. De cette façon, et remettant ainsi en cause la dichotomie public/privé, elles se réapproprient des espaces urbains en contestant les lois et les mœurs en place.

Au cours des dernières années, le cyberactivisme (notamment sur les blogs) des femmes en tant que résistance sociale repousse encore davantage les limites de la confrontation entre espace public et privé. Cela est le prolongement de la lutte collective des femmes dans des espaces autrefois réservés aux hommes et constitue en soi une activité publique. Par ailleurs, cela appelle à réflexion quant aux différents contextes et aux usages en constante évolution des espaces urbains.

Afin d’encourager un sentiment d’appartenance vis-à-vis de la ville et du pays, il est nécessaire d’élaborer une approche à dimensions multiples en s’appuyant sur les expériences quotidiennes des femmes et leurs droits. Davantage de recherches et de réflexions doivent être menées car ces lieux de manifestation fournissent des possibilités d’apprentissage auprès des personnes exclues et de leurs multiples perspectives.

 

Auteure :

Rajashree Ghosh est chercheuse en résidence au Women’s Studies Research Center (centre de recherche et d’études des femmes) de l’Université Brandeis.