• 23 Aug 21
  • Posted by Nathan, Dev

Inégalité mondiale et fracture du savoir

Il est important de combler le fossé existant entre les pays en matière de connaissances pour réduire les inégalités mondiales. Cet article explore les disparités entre les pays en termes de revenus, d'accès à la connaissance et d'investissements dans la création de connaissances par la recherche et le développement. Un exemple actuel très médiatisé de la fracture du savoir réside dans la création, la fabrication et la distribution de vaccins contre le Covid-19.

La « fracture numérique » internationale, c'est-à-dire l'écart entre les pays bien connectés numériquement et ceux qui ne le sont pas, fait l'objet de nombreuses discussions politiques. La « fracture de l'information » ou l'inégalité de l'information est également très étudiée en économie, et des prix Nobel ont été décernés pour son analyse.

Réduire la première pourrait contribuer à combler la seconde, en permettant le téléchargement de quantités d'informations. Mais la connaissance, qui requiert la capacité d'utiliser l'information pour permettre une compréhension pratique ou théorique d'un sujet, est plus complexe. Comme on l'a noté, « la connaissance n'est pas un objet qui peut être simplement téléchargé du Nord au Sud ».

Dans ce qui suit, j'utilise l'expression « fracture du savoir » pour désigner la concentration de l'essentiel de la création du savoir dans le Nord global, et sa conversion en activités économiques protégées par des droits de propriété intellectuelle.

La fracture Nord-Sud dans la création de connaissances a été brutalement mise en évidence par la pandémie de Covid-19. Les vaccins ont été largement développés dans le Nord, bien que l'on constate une faille dans ladite fracture, puisque la Chine et l'Inde ont chacune développé un vaccin.

Cela semble indiquer que le fossé de la création de connaissances, comme d'autres fossés sociaux, est perméable. Qui plus est, la capacité d'utiliser ces connaissances dans la fabrication de vaccins est plus largement répandue : elle se trouve en grande partie dans les pays à revenu intermédiaire du Sud, l'Inde représentant à elle seule 50 % ou plus de la capacité mondiale de fabrication de vaccins. Mais les pays à faible revenu, qui ne développent ni ne fabriquent de vaccins, ont été laissés pour compte par la fracture du savoir.

Outre cette fracture mondiale dans la création et l'utilisation des systèmes de connaissance, la pandémie révèle également le rôle des États dans la promotion des profits monopolistiques des grandes entreprises pharmaceutiques. Pfizer, Moderna et Astra-Zeneca ont toutes utilisé des fonds publics pour leurs recherches ou ont repris les résultats de laboratoires publics, comme l'université d'Oxford dans le cas d'Astra-Zeneca, pour ensuite commercialiser les vaccins. Le gouvernement indien a lui aussi fourni des recherches sur le vaccin financées par l'État à une société privée pour qu'elle en tire des bénéfices commerciaux.

Il n'est pas surprenant que la plupart des gouvernements des pays du Nord se soient opposés à la proposition des gouvernements sud-africain et indien de suspendre les droits de propriété intellectuelle sur les vaccins. Pendant la pandémie de SIDA également, les gouvernements et les entreprises du Nord global se sont opposés à la distribution de génériques pour réduire le coût des traitements. Mais finalement, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a été contrainte d'accepter le marché mondial des génériques pour le traitement du sida, en grande partie issus de la rétro conception en Inde, pour des raisons de santé publique mondiale.

Dans la variété des mécanismes qui produisent l'inégalité mondiale, ma recherche explore les processus ou mécanismes par lesquels la connaissance devient un facteur – et même un facteur clé – dans la production de l'inégalité. Bien que cela ait des applications actuelles dans le cadre de la pandémie, il s'agit naturellement d'un défi bien plus grand que cela.

La connaissance est un bien public, en ce sens que son utilisation par une personne n'en réduit pas la quantité disponible pour les autres. Mais la connaissance conduit à l'inégalité par la formation d'un monopole dans son utilisation : par la création de barrières à l'entrée, renforcées par des sanctions, les droits de propriété intellectuelle restreignent la libre utilisation des produits de la connaissance qui ont des brevets ou des droits d'auteur.

Ces connaissances monopolisées peuvent être utilisées pour générer et capter des rentes, ou des revenus excédentaires, au contraire des connaissances non monopolisées. Le rendement élevé de l'utilisation de la connaissance monopolisée est considéré comme une incitation à sa production et constitue la base de la théorie de Joseph Schumpeter sur le développement capitaliste en tant que « destruction créatrice ». Mais il existe également des partisans de la suppression des restrictions à l'utilisation des produits de la connaissance, comme c'est le cas aujourd'hui avec les logiciels libres et les mouvements connexes de la connaissance libre.

La division de la production mondiale entre connaissances monopolisées et non monopolisées se manifeste dans la manière dont de nombreux biens échangés sont actuellement répartis sur la base de chaînes de valeur mondiales (CVM). On observe une répartition des connaissances entre les différents segments des chaînes de valeur mondiales – les segments à forte intensité de connaissances dans les tâches de pré et post-production, protégés par des droits de propriété intellectuelle dans les entreprises leaders principalement du Nord global ; tandis que les connaissances de la production sont réparties entre de nombreux fournisseurs dans les économies en développement du Sud global et ne sont pas protégées par des droits de propriété intellectuelle.

Les monopoles sur le marché des produits apparaissent ensuite comme des monopsones sur les marchés des intrants, où quelques acheteurs peuvent négocier avec de nombreux fournisseurs à l'avantage des acheteurs. Grâce à la position de monopole-monopsone, les entreprises leaders perçoivent des rentes (ou superprofits), tandis que les fournisseurs ne réalisent que des bénéfices concurrentiels. Par exemple, les bénéfices d'Apple, qui dépassent 50 %, doivent être mis en contraste avec ceux de son principal fabricant, qui sont de 3 à 5 %. De même, dans le secteur de l'habillement, les taux de profit monopolistiques des grandes marques se situent autour de 30 à 50 %, contre les 9 à 10 % de profits compétitifs des fournisseurs indiens.

La fracture du savoir n'est pas nouvelle. Elle a commencé avec la révolution industrielle en Europe occidentale, qui ne s'est pas produite en Chine et en Inde, et est appelée « The Great Divide ». L'analyse de ce fossé en ce qui concerne l'Europe et l'Inde comprend Why Europe Grew Rich and Asia Did Not : Global Economic Divergence 1600-1850. (Pourquoi l'Europe s'est enrichie et pas l'Asie : Divergence économique mondiale 1600-1850).

Pour faire face à cette fracture mondiale du savoir, il est nécessaire de rompre la division du travail existante, entre les monopoles de produits du Nord et les fournisseurs de produits manufacturés du Sud. En d'autres termes, il s'agit de passer du statut d'utilisateurs du savoir, en tant que fournisseurs de produits manufacturés, à celui de producteurs de savoirs.

Les économistes ont analysé les politiques nécessaires au développement de la connaissance – ou ce que l'on appelle parfois le système national d'innovation. Certains pays du Nord se sont opposés à ces politiques « techno-nationalistes », bien qu'ils aient eux-mêmes opté pour de telles politiques lorsqu'ils étaient les derniers arrivés et voulaient rattraper les premiers partis. Comme le montre une étude datant du milieu des années 1990, l'action gouvernementale en faveur des industries de haute technologie de l'époque faisait et fait toujours partie de la stratégie américaine, et la politique « Europe First » consiste à utiliser la grande échelle de l'Union européenne plutôt que les pays européens individuels.

Mais ces politiques ont été vigoureusement combattues par les pays à hauts revenus de chaque époque, démarche décrite de manière pittoresque par un économiste comme le fait de « jeter l'échelle » après l'avoir gravie. Au lieu d'une telle politique industrielle ou technologique nationaliste, ils préconisent de tout laisser au marché, l'État n'ayant soi disant aucun rôle à jouer dans le soutien au développement. Pour cela, il faut non seulement augmenter l'offre de travailleurs hautement qualifiés, mais aussi la demande pour de tels travailleurs.

La faiblesse de la demande de travailleurs hautement qualifiés est illustrée de manière frappante par le cas de l'Inde. Ce pays fournit non seulement un grand nombre de ces travailleurs à l'économie mondiale, mais aussi les dirigeants de grandes entreprises américaines, par exemple Microsoft et Google, tout en ayant lui-même une faible demande pour de tels créateurs de connaissances.

Ce déficit se traduit par la faible part de la recherche et du développement (R&D) par rapport au PIB en Inde : 0,65 % seulement, contre 2,19 % en Chine et 2,59 % dans les pays à revenu élevé.

La demande de travailleurs hautement qualifiés pour créer des connaissances est illustrée par un indicateur clé : les dépenses de R&D en proportion du PIB – un indicateur indirect de la demande de création de connaissances. Le tableau ci-dessous montre le net clivage entre les pays à faible revenu, à revenu intermédiaire et à revenu élevé.

S. No.

Groupe économique/pays

(1)

Dépenses de R&D en pourcentage du PIB

2010-18

(2)

 

Faible revenu

-

 

Revenu moyen inférieur

0.58

 

Revenu moyen supérieur

1.75

 

Revenu élevé

2.59

 

Inde

0.65

 

Brésil

1.26

 

Afrique du Sud

0.83

 

Chine

2.19

 

Corée

4.81

 

États-Unis

2.84

 

Allemagne

3.09

 

Japon

3.26

Source :   Indicateurs du développement mondial 2020, Science et Technologie  

Ce que montre le tableau, ce sont les dépenses officielles de R&D. Mais il n'inclut pas les innombrables innovations rendues possibles par la simple amélioration des processus de production. Ces innovations sont du type appelé jugaad en Inde et relèvent du bricolage. Mais elles n'entrent pas dans la catégorie des connaissances qui peuvent être monopolisées et ainsi devenir la base de l'inégalité.

Les dépenses en R&D sont destinées à la création de nouvelles connaissances, qu'elles soient incrémentales ou plus fondamentales. Il existe une correspondance claire entre les dépenses de R&D en pourcentage du PIB et le statut des revenus. Mais la relation est à double sens, l'augmentation des dépenses de R&D étant également nécessaire pour améliorer le niveau de revenu, en particulier pour les pays à revenu moyen inférieur.

La Chine, dont le ratio R&D/PIB est de 2,19 % – supérieur à la moyenne des pays à revenu moyen supérieur et proche de la moyenne de 2,59 % des pays à revenu élevé – a pour politique claire de passer de l'utilisation des connaissances à la création de connaissances – tout comme la Corée, Singapour et Taïwan l'ont fait par le passé. Le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud sont tous trois à la traîne en matière de création de connaissances.

Cette analyse suggère un programme à trois niveaux pour mettre fin à la fracture du savoir :

  • Tout d'abord, un programme immédiat lié au plus grand défi mondial actuel de la pandémie et de ses conséquences : mettre fin à la monopolisation des vaccins et des autres connaissances en matière de santé afin de réduire le coût de la protection de la santé dans le monde.
  • La deuxième, pour que les économies du Sud, en particulier celles à revenu intermédiaire, développent leurs économies en tant que producteurs de connaissances.
  • Et le troisième, pour le monde dans son ensemble, consiste à formuler une économie de la connaissance qui, tout en récompensant adéquatement le mérite, ferait de la connaissance un bien public mondial et, par conséquent, une force permettant de réduire les inégalités mondiales en matière de revenus et de bien-être.

 

Auteur :

Le Dr Dev Nathan est professeur à l'Institute for Human Development de New Delhi et également chercheur invité à l'Université Duke, aux États-Unis. Il est actuellement directeur de recherche du GenDev Centre, Inde. 

 

Cet article a été publié dans le cadre de notre sériesur l'avenir du travail développée en partenariat avec Future of Work in the Global South (FoWiGS), une initiative financée par le CRDI et gérée par le CIPPEC. Ramiro Albrieu, chef de projet de FoWIGS, a rejoint notre notre équipe éditoriale pour cette série.