• 24 Aug 20
  • Posted by Battistin, Erich , De Nadai, Michele , Krishnan, Nandini

Mesurer la pauvreté et les inégalités : bien faire les choses

Les interviews de rappel et les journaux de bord sur la consommation sont deux méthodes d’enquête largement utilisées pour mesurer le bien-être des ménages dans les pays en développement. Cet article présente la preuve que les données compilées à la suite des entretiens de rappel ont tendance à présenter moins de conclusions erronées sur le bien-être des personnes que celles des journaux. Ceci est important pour mesurer avec précision la pauvreté et les inégalités et assurer l’efficacité des programmes d’assistance.

En matière de pauvreté et d’inégalités, les tendances servent à suivre les progrès du développement dans et entre les pays. Ces tendances nous aident à comprendre quelles sont les stratégies de croissance nationales les plus inclusives, comment des crises comme celle du Covid-19 ont des répercussions sur le bien-être au-delà de la santé et de la mortalité et si les filets de sécurité et les programmes d’aide sociale sont efficacement ciblés.

Dans la plupart des pays en développement, les indicateurs de pauvreté et d’inégalité reposent sur des enquêtes sur la consommation des ménages. Ces évaluations sont conçues à partir de mesures ponctuelles couvrant une courte période (une ou deux semaines).

Mais la donnée sous-jacente à laquelle les décideurs politiques s’intéressent le plus est un concept de bien-être à plus long terme, ancré dans le taux de consommation habituel des ménages. Évaluer un concept à long terme à l’aide de données portant sur une période de référence plus courte peut toutefois conduire à des mesures imparfaites de la pauvreté et des inégalités.

Notre recherche montre que les évaluations basées sur deux des méthodes les plus utilisées pour collecter des instantanés de la situation – les entretiens de rappel et les données tirées de journaux de bord – peuvent donner des résultats loin de la distribution sous-jacente réelle de la consommation habituelle. Néanmoins, nous constatons que les entretiens de rappel ont tendance à présenter moins de conclusions erronées sur le bien-être général de la population, et que, partant, les fonds importants engagés dans la mise en place des journaux de bord ne sont pas justifiés.

Au-delà des implications pour la mesure des tendances en matière de pauvreté et d’inégalité, cette constatation laisse à penser que les résultats dérivés des données de rappel permettront d’identifier un ensemble de ménages plus susceptibles d’être réellement dans le besoin que ceux identifiés à l’aide des journaux, à inclure dans un programme de lutte contre la pauvreté.

Le bien-être des ménages est un concept à long terme

La théorie économique fonde le bien-être sur le taux de consommation habituel d’un ménage. Ce dernier est le résultat d’une optimisation à long terme dépendant des préférences et des attentes concernant les futurs revenus.

La seule façon de mesurer ce taux habituel (que nous appelonsY*consiste à suivre les mêmes ménages sur une période prolongée pour calculer leur consommation moyenne. Mais comme de longues séries de données ou d’archives administratives sur les transactions sont souvent indisponibles, le bien-être est plus généralement évalué à partir d’enquêtes utilisant des mesures instantanées de la consommation sur une période plus courte.

Mesures instantanées de la consommation

Des données provenant d’un certain nombre de pays, dont le Niger et la Tanzanie, montrent que les ménages déclarent leur consommation différemment en fonction de la manière dont sont collectées les données. Les journaux de bord sont devenus la norme pour comparer les mesures instantanées obtenues par des modes de collecte alternatifs.

Mais l’hypothèse selon laquelle les journaux de bord fournissent un point de référence exempt d’erreurs n’a guère de justification statistique. Par exemple, la consommation doit être estimée à partir des journaux après ajustement des entrées et sorties de stock, ce qui risque de poser des problèmes de mesure. Par ailleurs, lassitude des répondants et le faible niveau d’alphabétisation peuvent également affecter la qualité des données.

La difficulté des répondants à se souvenir du moment exact des événements soulève également des préoccupations quant à la méthode de rappel. Les conséquences d’un changement de la période de rappel et du nombre de produits dont les répondants doivent se souvenir ont été comparées aux données tirées des journaux de bord. Des lignes directrices sur la meilleure façon de mesurer la consommation à partir d’instantanés ont été tirées de ces comparaisons.

Mesurer le bien-être : que peut-il arriver de mal ?

La mesure du bien-être pose des problèmes logiquement distincts, un fait qui a souvent été négligé. En effet, l’idée que même les meilleures mesures recueillies sur une courte période peuvent donner une mauvaise image deY*remonte aux travaux de Friedman dans les années 1950.

Prenons l’exemple de deux ménages (les Smith et les Johnson) qui prévoient de dépenser le même montant (en dollars) pendant quatre semaines et qui ont donc le mêmeY*. Pendant cette période, les deux ménages ont un budget de 200 $ pour les repas au restaurant. Les Smith s’offrent 50 $ de pizza chaque semaine, tandis que les Johnson préfèrent un dîner à 200 $ une fois toutes les quatre semaines.

Le tableau 1 montre que ces préférences peuvent influer sur la manière dont les enquêtes décrivent la consommation comparative des ménages, lorsque l’enquête mesure un seul aperçu d’une seule semaine. Les colonnes 1 et 2 présentent un exemple de schémas de dépenses possibles pour un mois type, tandis que la colonne 3 montre que la position relative des deux ménages dépend de la semaine considérée.

Les différences dans les mesures d’enquête pour les Smith et les Johnson reflètent des préférences de fréquence de consommation, et non un problème de mesure. Ainsi, des conclusions erronées sur le bien-être peuvent survenir même lorsque l’aperçu de l’enquête est mesuré sans erreur.

Le bas de la colonne 3 montre qu’il ne faut pas s’attendre à des erreurs, en moyenne, dans le classement du bien-être des ménages comme les Johnson et les Smith. Mais la variance de toutes les différences possibles dans la colonne 3 est positive et importante, malgré le même Y* sous-jacent.

Ainsi, si les aperçus peuvent donner une mesure précise du bien-être moyen, ils fourniront des indicateurs imparfaits de l’inégalité et de la part de la population en dessous du seuil de pauvreté.

Comment bien faire les choses

En utilisant les données des entretiens et des journaux collectées auprès d’un même ménage, la recherche sur l’Irak teste empiriquement quel mode de collecte donne les instantanés les plus proches de Y*. La figure 1 montre les histogrammes d’instantanés tirés de journaux et d’entretiens de rappel par rapport à la distribution deY*(la ligne continue).

L’hypothèse selon laquelle les journaux surclassent les données de rappel pour évaluer les disparités deY* ne trouve aucun appui, car les écarts par rapport àY*sont conséquents. Il est important de noter que cette recherche montre également que les statistiques sur la pauvreté et plusieurs indicateurs d’inégalité, tels que le coefficient de Gini, reflètent mieux la distribution sous-jacente deY*en Irak lorsqu’elles sont calculées à partir des données de rappel.

Cette conclusion remet en question la croyance selon laquelle les coûts plus élevés des journaux prouvent une plus grande précision pour la mesure de la pauvreté ou des inégalités. En effet, les entretiens de rappel peuvent être moins susceptibles de livrer de fausses conclusions sur le bien-être que les journaux. Cela fournit la justification empirique de l’utilisation de modules de rappel dans le travail de terrain, une possibilité déjà envisagée pour plusieurs enquêtes sur les dépenses nationales.

 

Mesures d’enquête illustratives

 

Johnson

Smith

Johnson - Smith

Aperçu mesuré en

(1)

(2)

(3)

Semaine 1

0 $

50 $

-50 $

Semaine 2

0 $

50 $

-50 $

Semaine 3

0 $

50 $

-50 $

Semaine 4

200 $

50 $

150 $

Différences entre toutes les semaines possibles

 

 

 

Valeur attendue

 

 

0 $

Écart type

 

 

90 $

 

   

 

 

Auteur.e.s :

Erich Battistin est professeur d'économie à l'Université du Maryland, professeur associé au Maryland Population Research Center, chercheur principal au FBK-IRVAPP, chercheur à l'Institute for the Study of Labor (IZA) et chercheur au Centre pour la recherche sur les politiques économiques (CEPR). 
 
Michele De Nadai est maître de conférences à l'Université de New South Wales, Sydney. Ses intérêts de recherche tournent autour de l'erreur de mesure, de l'économétrie théorique et appliquée et de l'évaluation de programmes. 
 
Nandini Krishnan est économiste principale au sein du Poverty and Equity Global Practice de la Banque mondiale. Elle dirige le programme du GP en Afghanistan et son programme d’analyse sur l’afflux de Rohingya au Cox’s Bazar, au Bangladesh.