Politique industrielle pour le développement à l'ère du capitalisme de plateforme

L'industrialisation a toujours été un défi pour les pays en développement, mais les obstacles sont devenus encore plus grands avec la montée du capitalisme de plateforme. Cet article soutient que la politique industrielle pour le développement devrait s'intéresser non seulement à la nature et aux implications des nouvelles technologies numériques, mais aussi aux modèles commerciaux qui sont à la base des plateformes numériques. En outre, il est impératif que les pays en voie d'industrialisation tardive aient leur mot à dire dans l'établissement et le contrôle des règles du marché pour le capitalisme de plateforme.

La domination croissante des entreprises de plateformes numériques, telles qu'Amazon, Alibaba, Google, Uber et Facebook, a donné naissance au capitalisme de plateforme. Ce dernier est une transition mondiale majeure dont les implications pour le développement sont considérables. En particulier, et comme je l'explique dans un récent rapport, il complique l'industrialisation tardive de plusieurs façons.

Complications pour l'industrialisation tardive

La première difficulté est que les plateformes numériques sont des concurrents mortels lorsqu'elles affrontent les entreprises traditionnelles de type "brick-and-mortar". Les actifs les plus précieux des plateformes numériques sont les données intangibles et les algorithmes. Ils leur permettent de fournir des produits et des services de qualité supérieure, leur donnent un « avantage du précurseur » et leur permettent de se transformer sans cesse.

On parle de « Shape Shifting/Transformation » lorsque les plateformes pénètrent sur des marchés qui ne sont pas liés à leur activité principale initiale. Par exemple, Apple a concurrencé l'industrie horlogère avec son Apple Watch et Google a perturbé l'industrie de la presse.

La deuxième façon dont le capitalisme de plate-forme complique l'industrialisation est que même si les pays en voie d'industrialisation tardive établissent des plateformes numériques, celles-ci devront s'engager dans une concurrence de plateforme à plateforme. Or, dans ce domaine, elles manquent d'expérience. Dans les économies avancées et en Chine, les plateformes numériques qui se font concurrence sont devenues la norme – on parle de concurrence « Goliath contre Goliath ».

La troisième façon dont le capitalisme de plateforme complique l'industrialisation est la concurrence que les plateformes numériques créent entre les entrepreneurs tiers, tels que les développeurs d'applications ou les détaillants en ligne qui utilisent l'infrastructure numérique desdites plateformes. Ces dernières fixent par exemple les conditions de cette concurrence, comme le fait Facebook sur ses groupes d'achat et de vente ou Amazon sur sa place de marché. Cela atténue les avantages que les entrepreneurs des pays en développement peuvent obtenir en faisant des affaires sur ces plateformes.

La quatrième façon dont le capitalisme de plateforme complique l'industrialisation est que le dynamisme des entreprises locales a tendance à s'estomper lorsque de grandes plateformes numériques sont actives. Ce phénomène est principalement dû au manque de compétitivité des entreprises locales par rapport au modèle de plateforme plus efficace et tourné vers le client, qui bénéficie d'une forte économie de réseau. Moins de start-ups sont créées dans les « kill zones » proches des plateformes numériques. Il s'agit de zones où les plateformes numériques rachètent des entreprises ou s'approprient leur propriété intellectuelle.

La cinquième façon dont le capitalisme de plateforme complique l'industrialisation est que les plateformes numériques sont devenues des entreprises de lobbying par excellence. Les relations étroites de Google et d'Amazon avec le ministère de la Défense des États-Unis ont été observées. Bien que n'appartenant pas à l'État, les BAT (Baidu, Alibaba et Tencent) en Chine ont des rapports privilégiés avec le parti communiste au pouvoir. L'une des pratiques que les plateformes numériques veulent protéger au moyen du lobbying et de mesures juridiques est l'enclosure numérique – l'utilisation créative des licences logicielles pour prendre le contrôle et accéder aux données des utilisateurs.

Enfin, ce capitalisme de plateforme complique l'industrialisation à cause des inconvénients d'une économie dans laquelle les données prennent de plus en plus de valeur. Ces inconvénients comprennent les violations de la confidentialité des données, la collecte de données, le clickbait, la désinformation et la propagande, la montée de l'État surveillance, le capitalisme de surveillance, l’ « Awful AI » (ou intelligence artificielle terrible) et la cybercriminalité.

Conséquences pour la politique industrielle

Compte tenu des complications que la montée du capitalisme de plateforme entraîne pour l'industrialisation tardive, la politique industrielle des pays en développement ne doit pas seulement se préoccuper de la nature et des implications des nouvelles technologies numériques. Peut-être plus important encore, elle devrait prendre en compte les modèles commerciaux qui sont à la base du capitalisme de plateforme. Des précautions doivent être prises dans trois domaines particuliers. Il faut :

Éviter d'être marginalisés ou capturés par les stratégies de plateforme numérique des autres pays.

Les États-Unis développent la fabrication intelligente pour relocaliser les emplois délocalisés en Chine et dans d'autres pays asiatiques ; l'Allemagne vise à numériser son secteur manufacturier pour relocaliser les emplois et raccourcir les chaînes de valeur. Les nouvelles ambitions de la Chine en matière d'industrialisation numérique ont une portée explicitement mondiale – voir, par exemple, la Route de la soie numérique, l'initiative Internet Plus et le plan China Standards 2035. De plus en plus, tous recourent à des « guerres technologiques » qui consistent à imposer des restrictions commerciales sur les services numériques.

Réglementer les plateformes numériques de manière appropriée

À terme, la politique industrielle à l'ère des plateformes numériques consistera en des règles et des normes relatives aux données – leur propriété, leur partage, leur échange et leur confidentialité. Les pays en développement feraient bien de renforcer leurs propres capacités législatives et de surveillance à cet égard. L'aspect positif de ce défi est qu'il existe un espace politique pour des politiques industrielles numériques fondées sur la réglementation et la gestion des données.

Créer un environnement favorable aux plateformes numériques locales

Les plateformes numériques locales des régions en voie d'industrialisation tardive émergent lentement mais sûrement. Mais elles sont encore majoritairement fragmentées et dominées par des plateformes basées à l'étranger. Cela donne à penser que les politiques de soutien industriel pourraient contribuer à améliorer l'efficacité et la viabilité des plateformes numériques locales, sans perdre de vue les deux conditions susmentionnées.

Conclusion

Le capitalisme de plateforme peut conduire à des bouleversements sociaux et politiques. Cet avertissement a été lancé par Martin Kenny et John Zysman, qui soulignent que « les gagnants et les perdants des marchés dépendent de qui peut participer et à quelles conditions. Il n'y a pas de marchés, ni de plateformes de marché, sans règles, mais qu'advient-il de la politique si des règles de marché importantes sont établies sans être contestées par les propriétaires de plateformes ? De nombreuses luttes politiques seront menées autour de ces règles, et ces luttes feront partie de la définition du marché et de la société à l'ère des plateformes. »

Il est impératif que les pays en voie d'industrialisation tardive aient leur mot à dire dans l'établissement et le contrôle des règles du marché pour le capitalisme de plateforme. La réalisation de cet objectif est la prochaine frontière de la politique industrielle dans les pays en développement.

 

Auteur :

Wim Naudé est professeur d'économie à la Cork University Business School, University College Cork, Irlande. Il est également professeur invité en technologie, innovation, marketing et entrepreneuriat à l'université RWTH d'Aix-la-Chapelle, en Allemagne, et chercheur à l'institut d'économie du travail IZA de Bonn, en Allemagne.